Corniche Kennedy de Maylis de Kerangal m'a beaucoup plu.

Corniche Kennedy (couv)

J'ai eu du mal au début, premier chapitre, parce que j'ai abordé le livre de travers : j'ai entendu que c'était presque un ouvrage de sociologie et je l'ai lu comme on lit Bourdieu, en soulignant les notions le long des phrases aux lentes respirations, à la syntaxe docte, tranquillement assis pour se pencher sur le monde. Alors que le livre est écrit debout au bord du vide, à la limite de la chute. On y respire profondément mais court, et le souffle de la montée est coupé par la peur.

L'écriture est rapide, les histoires s'entremêlent, les rôles sont bien définis mais aussi vite redistribués.

Ça se déroule à Marseille, Des jeunes sautent des corniches jouant avec la mort, jouant avec la peur, jouant ensemble avec la peur, jouant ensemble avec la mort, jouant ensemble comme des gosses.

Ça parle de sauts dans le vide, de la peur mais ça parle surtout de l'adolescence et son pendant la vieillesse, la peur du vide c'est ces deux temps. Ça parle de l'insolence et de l'obéissance, des chefs (Eddy, le Jockey) et des valets (Sylvestre Opéra). De la raison et de la folie, la folie des sauteurs, la folie de ceux qui veulent avoir de la raison à la place des jeunes.

Ça parle de la société qui qualifie ses enfants de sauvageons, de racaille ou de barbare. Ça parle de la politique qui réprime les groupes d'ados dans les cages d'escalier parce que ce sont des ados, et qu'ils sont ensemble. Ça parle des plaisirs gratuits, le saut, l'amour, et de plaisirs achetés, les mac do, les putes.

« Alors on lança la chasse aux enfants de la corniche. » (p126)

« il y eut des discours au mégaphone, des placards dans la presse, Zidane et Diam's acceptèrent de tourner un film de prévention.... Les figures ordinaires de l'autorité, professeurs, psychologues, médecins du sport, spécialistes de l'hydrocution et de l'adolescence, furent mis à contribution.

« On ferait entendre raison aux trompe-la-mort ... on éradiquerait de la corniche le risque et la bêtise, les regroupements douteux » (p127)

« d'autres misaient sur la déploration, faisaient assaut de colère et de consternation : cela ne signifie rien, ces sauts, ces gesticulations, cela ne veut rien dire, il n'y a aucun message, aucune revendication là-dedans » (p129)

« ils n'ont plus peur de rien semble-t-il, n'ont plus peur du soleil, absolument insolents donc, insolents comme les valets du bourreau, et c'est cela qu'il faut châtier » (p129)